Frère Fernando, figure sierra léonaise de l’hospitalité

16 ans après son départ de la Sierra Leone, Frère Fernando est revenu dans le pays où il a servi comme missionnaire pendant près de 20 ans, ce 8 mars 2017 à l’occasion de la fête de Saint Jean de Dieu et du 50ème anniversaire du « Saint John of God catholic hospital of Mabesseneh », dans la région de Lunsar.

Agé de 67 ans, Frère Fernando porte sur lui les marques de son passage dans ce petit pays d’Afrique de l’Ouest. Une maladie tropicale a petit à petit paralysé ses jambes, le contraignant à rentrer en Espagne, son pays d’origine, et à se déplacer désormais en fauteuil roulant. Mais il en fallait plus pour cet homme dont le beau visage, sculpté par des années de service et de souffrances au service d’une des populations les plus pauvres de la planète, laisse deviner un courage et une humilité qui ne peuvent laisser indifférent. Il suffit d’ailleurs d’écouter le chef du village de Mabesseneh parler de Frère Fernando pour vite comprendre que la mémoire du frère hospitalier est restée très présente au sein de la population, son prénom ayant été donné à nombre d’enfants !

C’est en décembre 1982 que Frère Fernando Aguilo est arrivé en Sierra Leone, alors âgé de 32 ans. Jeune médecin diplômé spécialisé en obstétrique, il est envoyé en mission par son supérieur pour renforcer la communauté des frères de Saint Jean de Dieu (majoritairement de la province d’Espagne, à l’origine de cette fondation) installée dans le pays depuis 1967. Frère Fernando raconte en souriant que cet appel à la mission lui avait été donné dès son entrée dans l’Ordre : « Quand je suis arrivé chez les frères, j’ai commencé des études d’infirmier. Puis on m’a dit ‘Si tu étudies la médecine, promets-nous de partir ensuite en Afrique’. J’ai dit oui et c’est comme ça que je me suis retrouvé en Sierra Leone 10 ans après mes premiers vœux ! »

« Avant de partir, je pensais que j’allais exercer à la maternité et que j’allais sauver le monde, en particulier les femmes enceintes et les enfants à naître dont le taux de mortalité est le plus élevé au monde. Mais une fois sur place, je me suis retrouvé dernier maillon de la chaîne et il m’a fallu apprendre beaucoup de choses ! » raconte avec humour celui qui, à l’époque, ne savait pas encore qu’il jouerait un rôle important au sein de l’hôpital quelques années plus tard. « Petit à petit, j’ai appris la chirurgie générale, ainsi que la médecine d’urgence. A cette époque, l’hôpital était en pleine phase d’expansion. Nous avions 110 lits dans l’hôpital, plus 24 lits à part pour soigner les tuberculeux, ainsi que 60 lits en maison de convalescence pour les patients qui venaient de très loin se faire soigner et qui devaient se reposer avant de reprendre la route. »

De nombreuses provinces de l’Ordre et d’organisations du monde entier se sont impliquées dans la fondation de cette hôpital devenu aujourd’hui une référence dans le pays. « Mais il faut assurer la pérennité de notre service et c’est cela le plus important. C’est pour ça qu’aujourd’hui, l’enjeu est de former le personnel local pour qu’il puisse se spécialiser et prendre le relais des volontaires internationaux. La meilleure des formations est celle qui dure 100 ans ! » Lucide, Frère Fernando reconnaît que dans beaucoup d’organisations, « ça marche quand les blancs sont là, mais quand ils partent, tout s’arrête. On se sent peut-être bien en venant sauver quelques vies de temps en temps, mais il faut vouloir aller plus loin », ajoute-t-il avec détermination. « J’ai moi-même été reconnaissant envers les médecins qui m’ont formé pendant quelques semaines et qui m’ont permis d’en faire autant par la suite. »

C’est cette détermination et son amour pour le peuple sierra léonais qui ont conduit Frère Fernando a vivre la période la plus difficile de sa vie, quand la guerre civile a éclaté dans le pays. « C’était en février 1998. Les rebelles, parmi lesquels de nombreux enfants soldats, sont arrivés à l’hôpital et nous ont pris, les 3 médecins frères, ainsi qu’un volontaire et un prêtre espagnols qui étaient soignés chez nous, pour nous séquestrer pendant plusieurs jours. Ils ont détruit l’hôpital. Nous sommes revenus en août et avons pu le rouvrir, mais en novembre nous avons de nouveau tout perdu. L’évêque est venu nous demander de partir car les rebelles revenaient pour prendre l’établissement. J’étais triste de devoir le fermer alors que nous étions les seuls à pouvoir soigner la population locale. Nous n’y sommes revenus qu’en juin 2002… » Pendant ce temps, Frère Fernando refusera de quitter le pays en proie à une guerre sanglante. « Nous nous sommes réfugiés à Lungi où nous avons monté une clinique avec le personnel de Lunsar qui revenait vers nous petit à petit après avoir fui Mabesseneh. » A leur retour sur place, les frères ont dû tout reconstruire et racheter tout le matériel.

Frère Fernando confie que la foi l’a beaucoup aidé dans ces épreuves. Et aussi certainement une force de caractère et un amour envers ceux qu’il était venu servir. « Si vous n’avez pas l’esprit de Don Quichotte en venant en Afrique, vous ne pouvez pas tenir ! Les choses se font rarement selon vos désirs, mais les choses se font. Il faut être patient, croire dans les locaux, qu’ils peuvent développer leur pays et faire les choses eux-mêmes, même s’il y a des difficultés. »

Aujourd’hui, Frère Fernando ne regrette rien. « De missionnaire in situ, je suis devenu missionnaire online », dit celui qui est désormais l’un des piliers du jumelage qui lie l’hôpital de Barcelone avec celui de Mabesseneh.

A l’occasion de sa visite en Sierra Leone ce 8 mars, la population de Mabesseneh a joyeusement et dignement fêté le retour de celui qu’ils ont officiellement nommé Chef des chefs.