« C’est pour ça que je suis resté » : la lutte d’un médecin contre Ebola, à Monrovia

Dans le cadre du Carême 2017, Zenit.org publie chaque semaine un article en lien avec l’Ordre hospitalier de Saint Jean de Dieu. Cette semaine, nous vous proposons le témoignage d’un médecin congolais au service des malades de la fièvre Ebola au Libéria, Senga Omeonga, lui-même survivant après avoir contracté la maladie.

Au sein de l’hôpital Saint Jean de Dieu de Monrovia, la vie a aujourd’hui repris cours après la passion vécue pendant l’épidémie d’Ebola. Alors que 3 frères, 1 sœur et 5 collaborateurs ont péri, 6 autres ayant contracté le virus ont survécu. Parmi eux, le docteur Senga Omeonga, revient sur cet épisode dramatique, avec un regard plein d’espérance.

Je suis arrivé du Congo Kinshasa à Monrovia il y a 6 ans. J’étais venu en vacances visiter la famille de mon neveu qui avait épousé une Libérienne. A cette occasion, sur les conseils de mon neveu, je suis allé déposer mon CV au ministère de la santé et c’est comme ça que j’ai commencé à travailler à l’hôpital public de la capitale. Je suis très vite entré en contact avec Sœur Chantal, une compatriote des Sœurs missionnaires de l’Immaculée Conception, qui travaillait au Saint Joseph’s catholic Hospital des Frères de Saint Jean de Dieu. Elle m’a introduit auprès du Frère Miguel Pajares, qui cherchait un médecin, et c’est comme ça que j’ai commencé à travailler pour l’établissement comme chirurgien. Il faut dire que le pays manque cruellement de médecins : on en compte moins d’une centaine pour tout le pays, soit environ 1 pour 40 000 habitants !

On a commencé à entendre parler d’Ebola en mars 2014, avec les premiers cas détectés en Guinée. On se disait alors que c’était loin, qu’on ne risquait rien. C’est quand le virus est entré au Libéria quelques semaines plus tard qu’on a commencé à s’inquiéter. Le premier cas est arrivé dans un hôpital public de Monrovia en mai, mais il a été traité comme un cas de fièvre typhoïde, donc sans protection. L’infirmière et le médecin qui le soignaient ont été contaminés. C’est alors que la panique s’est emparée de tout le monde dans la capitale. Nous avons tous eu peur. Les hôpitaux ont commencé à fermer un à un. La situation devenait de plus en plus inquiétante, les gens avaient peur, il n’y avait pas encore de centre de traitement pour Ebola, il n’y avait pas de coordination, les gens n’étaient pas informés. Au Saint Joseph’s catholic Hospital nous avons décidé, en accord avec le supérieur provincial, de continuer à rester ouverts, la population n’ayant plus aucun endroit où se rendre pour se faire soigner. A ce moment-là, Frère Patrick était le directeur de l’hôpital. Il a convoqué les équipes pour les informer du virus Ebola, parler des précautions à prendre, et pour commander du matériel de protection.

Comme on était le seul hôpital ouvert dans tout le pays, on a commencé à recevoir de nombreux malades, tout en étant prudents. Moi-même j’ai reçu des malades atteints d’Ebola, mais toujours avec le matériel de protection nécessaire. On nous contrôlait tous les jours et on demandait aux salariés qui avaient de la fièvre de rester chez eux. Le 10 juillet, nous avons reçu une dame qui saignait abondamment, elle était enceinte de trois mois. On a appelé le gynécologue de garde qui est venu l’examiner. Comme il craignait une menace d’avortement, la femme a aussitôt été admise. Le lendemain matin, comme son état empirait et qu’elle commençait à avoir de la fièvre, on a immédiatement déclenché le protocole qui consistait à faire venir les gens du ministère pour faire un prélèvement et tester le virus Ebola. A ce moment-là, cette procédure prenait du temps et la femme est morte avant que l’on ait les résultats. Son frère, qui était alors vice-ministre des finances, a commencé à faire du tapage dans l’hôpital, nous accusant de lui refuser l’accès à sa sœur. Frère Patrick, qui avait l’habitude de visiter chaque malade tous les matins, est venu voir ce qui se passait. Il est entré dans la chambre et a voulu prendre le pouls de la femme, sans gant. Le temps qu’il retourne en communauté se laver les mains, c’était trop tard. Il est tombé malade à son tour le lendemain matin. Nous l’avons soigné avec toutes les précautions nécessaires, mais quelques jours après, les résultats du ministère sont revenus négatifs. C’est Sœur Chantal qui s’occupait de lui en communauté. On a alors commencé à baisser la garde, mais son état empirait. Comme on cherchait à le transférer en Europe pour le faire soigner, la compagnie aérienne a exigé un deuxième test Ebola qui s’est avéré positif. Là, on a compris qu’on était tous potentiellement atteint du virus. Panique générale à l’hôpital. Tout a commencé à tourner dans ma tête. Une partie du personnel est partie, refusant de soigner Frère Patrick. Un jour je l’ai entendu crier et pleurer, je suis allé le voir avec un soignant et nous sommes restés avec lui, dans nos combinaisons. Nous avons fermé l’hôpital le jour où le frère a été emmené au centre de traitement des malades d’Ebola de Monrovia, le 31 juillet.

Le 2 août, une des sœurs devait faire ses vœux perpétuels. Pendant la messe, mon téléphone sonne. Je sors car je vois que c’est le médecin qui s’occupait du frère. « Frère Patrick est mort », me dit-il. J’ai prévenu Frère Georges et nous avons décidé de poursuivre la messe jusqu’au bout pour éviter toute panique. Puis chacun est rentré chez lui. J’ai commencé à sentir de la fièvre, ainsi que tous ceux qui avaient pris soin de Frère Patrick. On a alors organisé une mise en quarantaine de tout l’hôpital en logeant le personnel qui était encore sur place. Les premiers jours, on se retrouvait régulièrement pour passer le temps, puis, très rapidement, tout le monde est resté chez soi, les symptômes de la maladie devenant de plus en plus douloureux. On entendait crier partout. Moi-même j’étais exténué et j’arrivais à peine à me déplacer. Puis on est venu nous chercher pour nous emmener au centre de traitement. Sœur Chantal est morte le jour-même, ainsi que Frère Georges et une infirmière.

Je suis resté au centre de traitement pendant 3 semaines avec les autres. 6 d’entre nous sont décédés, dont Frère Miguel et 6 ont survécu après avoir vécu une véritable passion. Personne ne voulait venir nous donner à manger, il n’y avait pas de personnel de santé. Les conditions de vie étaient vraiment inhumaines dans le centre. Pendant tout ce temps, je peux vous assurer que beaucoup de choses passent dans votre tête. Pourquoi ça nous arrive à nous ? Je pensais à ma famille, je priais beaucoup, c’est cela qui m’a aidé à tenir. Je suis finalement sorti guéri le 27 août.

Depuis, je repense souvent à nos frères et collaborateurs qui sont morts en héros, en acceptant de soigner au prix de leurs vies les malades qui leurs étaient confiés. Cette expérience m’a beaucoup changé, sur bien des aspects. J’ai réalisé que nous étions comme des soldats sur le front. Nous avons accepté ce métier de soignant et nous nous devons, pour le bien des malades, de tout faire de notre mieux, à l’exemple de saint Jean de Dieu notre fondateur.

Au niveau de l’hôpital que nous avons rouvert en novembre après avoir dû racheter tout le matériel qui avait été brûlé ou détruit par la désinfection des bâtiments, nous avons changé nos méthodes de travail, nous avons formé le personnel, afin que des mesures de prévention soient mises en place définitivement. Alors qu’Ebola était encore présent dans le pays, nous n’avons pas eu un seul patient mort faute de soins. Le fait d’avoir moi-même été atteint m’a permis d’aider le personnel à déstigmatiser ceux qui arrivaient avec le virus. Je travaille à ce qu’une telle catastrophe ne puisse plus jamais arriver, en l’honneur de tous ceux qui sont morts dans notre hôpital. Nous qui avons eu la chance de survivre, une mission nous est confiée et nous devons l’assumer. C’est pour ça que je suis resté. Et grâce aux efforts de tout le personnel, de la nouvelle communauté de frères et au soutien des provinces du monde entier, celui que tout le monde connaît ici sous le nom du « Catholic Hospital » est reconnu aujourd’hui dans le pays et par l’OMS comme une référence non seulement dans la qualité des soins qui y sont donnés, mais aussi dans le domaine de la prévention.