Une hospitalité disponible

Le discret Frère Bernard Delaby, 74 ans, est toujours actif au service des sans-abris du Centre de réinsertion sociale Forbin, à Marseille. Alors qu’il vient de fêter, ce 25 mai, son jubilé d’or, il a accepté de revenir pour nous sur ces 50 années de vie donnée aux malades et aux plus démunis, par amour de Dieu.

J’ai eu la chance de naître dans une famille profondément chrétienne, avec 4 oncles prêtres notamment ! Mes parents avaient, comme on dit, la foi chevillée au corps, et les fêtes liturgiques avaient autant d’importance que nos anniversaires. C’est ainsi que, pour ma part, étant né le jeudi de l’Ascension, le 3 juin 1943, j’avais droit à deux fêtes !

Je suis le dernier d’une fratrie de sept enfants, deux sœurs et cinq frères, dont quatre ont consacré leur vie au Seigneur : un religieux Prémontré, un prêtre séculier (décédé en 2013), et une sœur laïque consacrée. Nous nous sommes toujours bien entendus entre nous et je me souviens en particulier que, dès ma jeunesse, j’aimais rendre service à mes frères et sœurs. Certains en profitaient même pour me refiler ce qu’ils n’avaient pas envie de faire, ce qui était de bonne guerre pour le petit dernier !

Après mes études scolaires à Cherbourg, je suis allé à Coutances en 1958 dans une école apostolique où j’ai côtoyé un certain Jean-Claude Cauchois, aujourd’hui frère hospitalier au Croisic. Durant cette période d’études, j’aimais, dans les temps libres, aller rendre visites aux personnes âgées en maison de retraite. Après mon service militaire (1962-1965), j’ai été quelques mois dans un foyer de jeunes à Caen avant d’être embauché à l’hôpital psychiatrique du Bon Sauveur de Caen. Voyant que le soin des malades me plaisait, j’ai pris contact avec le supérieur provincial de l’Ordre hospitalier que j’avais découvert par l’intermédiaire de mon oncle prêtre qui avait été soigné rue Lecourbe. Suite à une réponse favorable, je suis allé à Dinan passer quelques jours. J’y ai été reçu par Frère Émile Allard, dont la façon de soigner et de se donner aux jeunes handicapés mentaux m’a beaucoup touché. C’est là que j’ai compris que le Seigneur m’appelait à suivre ces frères. Le 28 octobre 1965, j’entrais au postulat, avant de faire profession simple avec 6 autres frères en 1967.

Durant cette période de formation religieuse, j’ai été marqué par les qualités de disponibilité des frères et spécialement de Frère Nazaire au service des grands malades. Ils ont été de beaux exemples pour moi tout au long des expériences qui ont suivi l’obtention de mon diplôme d’infirmier, tant en France qu’en Belgique ou à La Réunion.

Parmi mes différentes expériences, je suis resté 10 ans au centre du Croisic, où je me suis beaucoup investi auprès des résidents, avec les équipes de soignants et les médecins. C’est là que j’ai vécu une de mes expériences les plus fortes, en 1985. Stéphane, un résident, tombait souvent dans le coma. Durant ses temps de lucidité, il me faisait souvent part de son désir de connaître Jésus. Venant d’une famille non croyante, il n’était pas baptisé mais le souhaitait ardemment, alors que son père ne le voulait pas. J’en avais parlé à notre aumônier qui m’avait autorisé à le baptiser sous condition si son état s’aggravait rapidement. Ce qui fut le cas, une nuit. Je baptisais donc Stéphane, « au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit », avec pour marraine la veilleuse de nuit. Il est mort quelques jours plus tard.

En 1997, j’ai commencé à connaître le monde des sans-abris, à Marseille. Je m’y suis beaucoup investi en rendant les locaux de l’infirmerie propres et agréables pour l’accueil des hébergés. Je m’occupais de la pharmacie, des relations avec les médecins, du suivi des traitements, et éventuellement de l’accompagnement des hébergés à l’hôpital quand c’était nécessaire. A Digne-les-Bains j’ai apprécié, avec Frère Augustin et Frère Jean-Marie, le contact avec les familles pauvres du voisinage.

Avec l’arrivée de la Fondation Saint Jean de Dieu, je me suis rendu compte que mon rôle serait différent, que je n’avais plus la maîtrise des soins et que les collaborateurs laïcs prenaient un peu notre place. Cette évolution est certainement bonne pour le futur des établissements de la province et je ne la regrette pas. De plus, une qualification pointue est nécessaire pour le personnel que, nous religieux, n’avons pas forcément acquise.

Maintenant il faut nous adapter à cette nouvelle situation et voir notre rôle différemment ! C’est ce que j’essaye de faire moi-même à l’Accueil de nuit Forbin, à Marseille, où je suis toujours actif. Pour moi, notre mission se traduit aujourd’hui par une présence gratuite, attentive, spirituelle et bénévole auprès des personnes accueillies. C’est prendre du temps avec elles, rendre des services selon nos disponibilités, être à l’écoute des collaborateurs et de leurs familles, faire discrètement ce que le personnel n’a pas forcément le temps de faire pour le bien de la personne soignée… C’est ainsi qu’à Marseille, il m’arrive de donner des soins d’hygiène aux pensionnaires ou de leur procurer des vêtements. Je vais aussi à la banque alimentaire pour assurer le ravitaillement et je m’investis dans la pastorale de la santé de la paroisse. J’ai aussi plus de temps pour lire et prier.

Je rends grâce à Dieu pour le don de l’hospitalité qu’il a mis en moi et je souhaite avoir encore quelques années de bonne santé pour servir les blessés de la vie.
A 74 ans, on me demande souvent « Vous n’êtes pas encore à la retraite ? » Ce à quoi je réponds avec joie : « Il n’y a pas de retraite au service du Seigneur et de ses membres souffrants. »

Frère Bernard Delaby

(Portrait paru dans le Lien Hospitalier n°395 du mois de mai 2017)